Au temps du confinement généralisé, les plaintes pour séquestrations abusives ne sont plus recevables.
« C’est la solidarité qui nous permettra de surmonter cette crise sans précédent, alors d’avance MERCI ! »
« Instacart’s workers will strike for safety protections and hazard pay. A lifeline of food could be at stake. Instacart workers who deliver groceries announced a strike demanding covid-19 protections, a better default tip and hazard pay. » Washington Post March 28, 2020
« AFNOR met à disposition de tous un référentiel de fabrication de masques, dit « masques barrières ». Pensé pour les néofabricants de masques et les particuliers, il permet de concevoir un masque destiné à équiper toute la population saine et complète la panoplie des indispensables gestes barrières face à l’épidémie de Coronavirus. »
« Fabricant de jeans "made in Cévennes", l’atelier Tuffery de Florac, au sud de la Lozère, a stoppé sa production habituelle. Une petite équipe a lancé à la place la fabrication de masques en tissu, pour répondre - gratuitement - à la demande locale. » L'usine nouvelle Publié le 19/03/2020 À 09H47
"En quelques jours, le nombre de cas a atteint « moins d'une centaine », selon un responsable militaire."

La phrase ci-dessus après avoir été publiée sur le site du journal La Croix (adresse ci-dessous) a été apparemment supprimée. Nous l'avons sauvegardée avant sa supression, trouvant son sens profond symptomatique par le fait même de son caractère insensé..., touche latente mais néanmoins patente d'une logique vrillée. Sans doute contaminé par le chaos ambiant, le rédacteur de l'article en aura-t-il perdu la maîtrise des catégories logiques élémentaires, nous offrant ainsi un charmant exemple de poésie involontaire.

https://www.la-croix.com/Monde/Le-Roosevelt-symbole-dilemme-pose-Covid-19-armee-americaine-2020-04-01-1301087404
La paix apparente est la continuation de la guerre des nerfs par d'autres moyens. —
Aubracs à Bonnecombe

En contre-champ de la scène américaine : l'état-major chinois INCRÉDULE mort de rire.

« Nous sommes en guerre. » Macron

«Nous ne sommes pas en guerre. Il n'y a aucune raison que des marins meurent», écrivait le capitaine de vaisseau Brett Crozier.

Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, une certaine incertitude (chez l'adversaire NOS GOUVERNANTS) plane dans l'air.

Relevés décousus (^ v) reflétant carences et incohérences qui peuplent le paysage actuel — pour ne rien dire des pronostics, VŒUX PIEUX de reprise économique, de redémarrage et autre RETOUR À LA NORMALE à la « fin » de l'épidémie..., en attendant l'acte suivant, la nouvelle étape de déflagration dans une nouvelle réaction en chaîne pleine de surprises, l'effondrement plus bas encore d'un système déjà mis à bas, dans une réplique inévitable en un contexte où on se serait — comme on s'apprête à le faire — contenté d'étayer les ruines, de reconstruire sur sables mouvants et où les facteurs du malaise n'auraient pas été contenus, purgés et censurés 0.

Parmi toutes les questions possibles, nécessaires, pressantes et non-évacuables, nous en extrayons une, pas forcément la plus importante mais selon nous pas pour autant dépourvue d'intérêt  :

après la crise de sous-production de masques va-t-on assister à une crise de sur-production ?...

Même question pour les respirateurs et autres accessoires utiles par les temps qui courent mais dont l'état des stocks a montré une cruelle pénurie aux moments stratégiques...

Pénurie en situation d'opulence, surproduction en situation de manque, ajustement difficile..., la main invisible d'Adam Smith révèle en de telles circonstances une facheuse lenteur à la détente et une certaine tendance au déphasage 4.
Épidémie en milieu confiné
(Avril 2020)

Il était une fois le capitaine d'un vaisseau américain dans le confinement duquel le virus s'est invité. Le voilà mis à pied et insulté par... avant que ce même... ne soit à son tour renvoyé (comble de la tragi-comédie et symptôme du dérapage généralisé en un secteur — l'armée — où précisément on eût pu attendre une certaine maîtrise de la situation)... et avant que l'épidémie ne frappe à son tour un autre équipage militaire, français celui-là... et avant que... et avant que...

(Mots clés : aircraft carrier, USS Theodore Roosevelt, Brett Crozier, Navy Secretary, Thomas Modly, Nancy Pelosi, porte-avions, Charles de Gaulle, covid, corona)
Richesse de connaissances étroites,
superstitions intéressées,
pénurie de finalités partagées
Une synthèse possible, en quelques mots, dans une tentative de situer le destin actuel de l'humanité et apporter une réponse abstraite sinon évasive à la question de l'avenir :

Dans un monde plus ou moins aveugle (le capitalisme... d'autant plus aveugle qu'il se développe de manière pure et non-faussée), le processus historique ne correspond pas à des réflexions muries qui détermineraient la voie empruntée et permettraient d'éviter les crises systémiques, ou, le cas échéant, d'en sortir par des voies sagement réfléchies. Dans la configuration capitaliste, intrinsèquement hypocrite et insuffisamment planifiée, le long terme est toujours négligé et on doit se résoudre à affronter des séries de chocs qui peu à peu barrent les voies impossibles et en indiquent d'autres non-anticipées mais seules praticables.

D'une impasse à la suivante, l'humanité 1 reste un jouet soumis aux figures du réel qui s'imposent à elle, aux faux et vrais impératifs, aux surgissement de diverses urgences d'abord refoulées, à maintes catastrophes qui furent préalablement l'objet de déni. — Les agences de prévision furent ainsi mal écoutées quand elles envisageaient la possibilité de pandémies virales. C'est dans le plus grand désordre, avec pour corrolaires la tricherie et le mensonge, que la plupart des gouvernements réagissent à la survenue du Covid-19. Or, ce genre de réaction sous la contrainte et la stupéfaction va être de plus en plus le lot du monde (de quelque bord que les éléments concernés de l'humanité se trouvent, aussi bien du côté du peuple que des gouvernants) alors que les effets systémiques d'une crise à fois écologique, sociale, économique et anthropologique (mettant en jeu la définition de l'humain) vont aller s'amplifiant.
L'égarement, un produit intentionnel
Réactions à contre-temps, arbitrage entre des impératifs confus et contradictoires (santé versus économie, écologie versus profit, image d'autorité versus rectifications d'erreurs flagrantes, politique spectacle versus demande de mesures rationnelles...), manque de vraie prévoyance (ou accent mis sur certaines prévoyances quand cela permet de réallouer la richesse en faveur des possédants et aux dépends du peuple salarié)..., au delà des défaillances (défaillances tactiques et stratégiques) réside une erreur et un mensonge plus fondamentaux, un égarement doctrinal profond, fondé sur des finalités à la fois aberrantes et et devenues sacrées. La sacralisation du PIB, le culte porté à la finalité de sa croissance sans fin.., ne peut-on qualifier ces croyances de religieuses, ne peut-on considérer ces objectifs érigés en pensée unique comme les maximes d'un culte païen ? Ne peut-on qualifier de dogme contemporain la vénération de tels fétiches ? Ces crédos ne se sont-ils pas imposés à l'égal de tabous qu'il est devenu incongru de contester, tant ils saturent l'horizon ? Peu à peu, l'idéologie dominante a imposé ces nouvelles divinités et a réussi à exclure du débat public toute remise en cause de leur primauté. Poussant plus loin le triomphe, la mentalité hégémonique a évacué comme un impensable au sein de l'opinion commune tout questionnement de fond au sujet de ces visées vues comme pôles exclusifs de toutes les boussoles. Le sophisme a triomphé, le débat est clos. Cet « UNIVERS DU DISCOURS CLOS », ainsi que nommait Herbert Marcuse dans son ouvrage l'Homme unidimentionnel (1968), cette défaite de l'esprit critique a régné pendant plusieurs décennies sur un monde occidental politiquement et culturellement stabilisé. Cette jobardise officielle unanimement admise et intégrée appelons-la errance et égarement. — Notons que le règne sans partage des valeurs du Capital promues en valeurs admises par toute la société est fondamentalement le fruit des rapports de forces issus de la défaite de la classe ouvrière comme sujet historique. Celle-ci était antérieurement, en compagnie des peuples colonisés, l'expression principale de l'opposition au système en place. Dans ce contexte, celui des Trente-Glorieuses, on a assisté à la marginalisation des forces critiques. L'offensive néo-libérale a ensuite parachevé la transformation de la pensée indépendante en paria intellectuel.

Au principe de cette errance, au cœur de cet égarement, résident des dogmes trompeurs dont le pouvoir s'est érigé en ordre religieux (parallèlement au déclin en occident des religions classiques). Une théologie de l'erreur permet ainsi à un régime fallacieux de perdurer et de s'endurcir. Toute idéologie dominante a pour fonction de justifier la domination d'une partie de l'humanité sur une autre. Une caste triomphe lorsqu'elle rallie à elle ses propres domestiques (pas de plus fervents fidèles, pas de plus ardents défenseurs d'une industrie particulière que ses salariés statutaires. Voir le zèle des travailleurs de l'énergie nucléaire, de l'industrie pétrolière ou naguère des mines de charbon à ne voir dans "leur" industrie attitrée que des avantages et à la défendre contre vent et marée). — Un programme arbitraire et éphémère au regard de l'histoire longue connaît son apothéose (son apogée) lorsqu'un corps de savants transmutent ses caprices en lois sacrées et ses états transitoires en horizon divin. Une idéologie dominante triomphe lorsqu'elle se mue en superstition unanime desservie et justifiée par de grands prêtres et une cohorte d'évangélistes dont elle a suscité l'émergence. Les uns (ceux d'en haut) sacrifient au culte officiel par intérêt bien compris, les autres (ceux d'en bas) par intérêt dévoyé. Seule des analyses précises pourraient dire l'intérêt que prennent de nombreux experts à fonder sous une science sophistique des théories mensongères (De telles analyses existent-elles ?). Mais il est difficile, si l'on s'y penche un peu, de ne pas voir dans certaines élaborations savantes, un habillage mi-recette mi-théodicée dont la vérité du mensonge réside dans une superstition intéréssée.
Economie théorique et néo-religion
Exemple de superstition intéressée : l'économie théorique qui légitime par des formules mathématiques la croyance au pouvoir auto-régulateur des marchés. Cet ensemble d'élaborations savantes donne aux tenants du marché libre la caution prestigieuse de textes et de calculs scientifiques. Ne s'agit-il pas en fait d'un subtil mélange de science, d'idéologie et de magie ? Ces discours trempés dans la science tendent à imposer intellectuellement ce qui s'impose déjà matériellement (la norme actuelle des rouages sociaux). Ces théories ont l'ambition de sancitifier le fait en norme et de transmuter les normes actuelles en normes éternelles. En formalisant en formules impersonnelles et algébriques les règles du capitalisme parfait, cette économie théorique prétend exprimer les lois de la nature. — On retrouve là le trait permanent de l'idéologie : par un coup de force intellectuel, présenter un état transitoire du monde (et un rapport de force historiquement situé) comme un cadre unique et incontournable. Eterniser et naturaliser le présent (lorsqu'il est favorable à certains intérêts), telle est la loi de l'idéologie qui érige la contingence des rapports de forces historiques en loi nécessaire destinée à perdurer car elle serait conforme à l'essence du monde.
En avouant ne connaître leurs productions que très superficiellement (celles-ci ne sont pénétrables dans tous leurs détails qu'avec un bon bagage mathématique), je rappellerai les noms de quelques auteurs qui firent naguère (et pour partie font encore) les choux gras des écoles de finance.

Gageons que de tels artefact théoriques (tous appuyant la soi-disant loi de l'efficience des marché) auront été dûment utilisés à l'orée des golden eigthies néo-libérales et dérégulationnistes, à la fois pour guider les financiers et pour légitimer la montée du thatchérisme. — Fait ironique : fondé sur la légende dorée de l'efficience des marchés, le néo-libéralisme aura achevé de détruire la très faible portion authentique que contenait cette légende par une fuite en avant consistant à hypertrophier, dérégler et opacifier lesdits marchés. Construction excessive (extrémiste), le néo-libéralisme, par ses excès, scie la branche matérielle et idéologique sur laquelle il est assis.

Apothéose d'un monstre historique

La dérégulation à tout crin aidée par la mondialisation, les paradis fiscaux, l'accélération des ordres de marchés, la croissance foudroyante et parasitaire d'un écosystème financier parallèle (monde auxilliaire phagocytant le monde réel), ces transformations se sont accompagnées d'une contamination du sens commun économique par un fondamentalisme idéologique qui s'est mis à aller de soi. Ces fous de Dieu se sont emparé de la vision commune. On a assisté à la fusion de l'idéologie moyenne et du radicalisme de marché. Ce fut la victoire d'une vision folle s'imposant comme l'idéologie dominante.
Le néo-libéralisme sidère ses faux-ennemis
Le syndrome Lionel Jospin

Les "socio-démocrates" de la veille en ont profité pour passer corps et âme sous l'attraction irrésistible de la soumission aux marchés financiers. On pourrait ainsi parler du syndrome Lionel Jospin comme symbole d'une telle conversion (Jospin : "L'Etat ne peut pas tout" https://www.dailymotion.com/video/xbmgv9). De tels reclassements pratiques et idéologiques s'appuient sur l'idée selon laquelle on ne saurait résister aux forces du réel. Or, ce réel vaut d'autant plus qu'on croit en lui. Cette fusion d'un état passager de l'histoire avec la croyance en son éternité est tout autant incontournable que l'était l'évidence des forces de l'univers réclamant des sacrifices humains chez les Carthaginois ou les Aztèques. Les temps changent mais les lubies qui imposent leur puissance inquestionnée comme seule voie possible ressurgissent sous des visages différents avant de disparaître à la période suivante. L'histoire est une longue consommatrice de dogmes. Tendance chère à de nombreuses religions (la juive, la carthaginoise, la chrétienne, l'aztèque, la capitaliste...), la figure du sacrifice fut à l'époque récente limitée à la souffrance sociale et à l'insécurisation générale, mais elle a pu prendre également, ici ou là, des formes moins euphémisées. Ainsi, chez France Télécom la loi sacrificielle est devenue plus directe en réclamant son tribut de suicidés sur l'autel de la soumision totale au dieu du profit.

Ayant évoqué l'ex-premier ministre français, on pourrait aussi parler des travaillistes britanniques et du SPD allemand, de Blair et Schröder, précurseurs en dérégulation et modèles décomplexés du "socialiste" et "ex-trotskiste" Jospin converti au nouveau Moloch. Le personnage choisi ici pour illustrer l'abdication de toute énergie alternative et la soumission à l'unisson ambiant de la part d'un représentant d'un ensemble politique ayant précédemment revendiqué une voie différente ne doit pas être vu de manière trop étroite (on pourrait naturellemment aussi parler de François Hollande, ennemi de la finance le temps d'un discours pour mieux s'y soumettre le lendemain).

Oppositions superficielles désarmées et digérées
Bien au delà des socio-démocrates d'affichage, c'est l'essentiel de la gauche institutionnelle, y compris dans ses versions pseudos-protestataires, qui a renoncé à élaborer une alternative intellectuelle, sensible et politique à la hauteur des défis du présent. — Ainsi, une association comme Attac (prise parmi d'autres et choisie ici comme simple cas d'école) est particulièrement concernée par ce renoncement. Cette association présente globalement un conformisme dépassé, un art d'enfoncer les portes ouvertes et une difficulté à ouvrir les yeux sur les nouvelles menaces provenant des mutations récentes du capitalisme, comme les bio-technologies ou les nouveaux dispositifs d'intrusions au sein du vivant et de l'espace vécu (smart cities, 5G, assistance numérique, parasitage de l'espace vital où chaque geste est potentiellement dénaturé et absorbé dans la sphère marchande). Sans entrer dans les détails et pour ne prendre que deux exemples de niveaux différents : qu'on ne puisse dire au juste comment un groupe qui se prétend alternatif se situe face à un concept comme celui de croissance économique, que ce groupe, les personnes qui le forment et se ramifient avec lui applaudissent à la PMA pour toutes comme à une libération (alors qu'il s'agit d'une tête de pont du complexe bio-technologique pour nous asservir toutes et tous), ces apories, carences, insuffisances et fausse radicalité permettent de distinguer le caractère informe, flou et pour le moins déficient du propos d'une telle mouvance. — Les impensés de la doxa capitaliste ont pénétré jusqu'au cerveau de ses opposants proclamés. Ayant pris Attac comme exemple, on pourrait mentionner la France insoumise, symbole du roquet politique parfaitement soumis, entièrement dépourvu de tout programme à la hauteur des enjeux. La scène politique est un festival ininterrompu de fausses apparences. La société du spectacle bat son plein.

Ce bref coup d'oeil et cette sommaire allusion à la façon dont le rapport de force politique, intellectuel et idéologique établit la défaite doctrinale des gauches, alors même que le camp vainqueur est sur le point de subir une colossale défaite de la part d'un adversaire impersonnel autrement plus redoutable que ses pseudo-opposants — nous voulons parler de la vraie Réalité avec laquelle le système a pu biaiser pendant de longues décennies, celle des contradictions internes du mode de production capitaliste —, cette allusion à la dialectique d'un vaincu — la gauche politiquement complexée, pulsionnellement sclérosée et intelectuellement paralysée — dominée par un vaincu — le néo-libéralisme et ses technologies innovantes mais impuissantes à restaurer un taux de profit économiquement soutenable —, cette singulière problématique mériterait des développements supplémentaires. Mais restons en là pour le moment... Contententons-nous de dire que le capitalisme libéré est en train de perdre la partie mais que ses adversaires n'y sont pour rien.

Ruse de l'histoire et déclin possible du néo-libéralisme

Il est possible que la tendance observée dans la période passée, c'est-à-dire la conversion des alternatives ou semi-alternatives au mainstream dominant sous la forme de la néo-libéralisation des socio-démocrates, soit sur le point de s'inverser sous la forme d'une social-démocratisation des politiques mainstream. — Va-t-on passer d'une néo-libéralisation des socio-démocrates de l'avant-veille à une social-démocratisation des néo-libéraux de la veille ? — Une telle inversion peut être la réponse logique à l'exacerbation actuelle des contradictions de l'économie capitaliste. Cette dialectique correspond au phénomène bien connu où les politiques victorieuses causent finalement plus de mal que de bien au système dont elles prétendaient être le salut. Elles doivent alors être débarquées et remplacées par l'option précédemment vaincue. Cette éventualité est de plus en plus probable, elle figurerait alors comme un nouvel épisode des RUSES DE L'HISOIRE. En effet, sous l'effet de l'aggravation de la crise à laquelle elle a contribué, la doctrine triomphante au cours la phase qui s'achève se révèle de plus en plus impossible à conserver. Dans ce cadre, les regards s'éclairent et l'option néo-libérale est manifestement rendue responsable des dérèglements constatés. Dans la perspective du retour à des politiques moins débridées, moins inégalitaires, plus soutenables pour le système, l'éventuelle élection de Joe Biden aux Etats-Unis est un enjeu important qui mérite attention... De même, la conversion possible des ordo-libéraux allemands à une politique de solidarité budjétaire européenne serait un événement significatif s'il se confirmait (voir url ci-dessous)... Va-t-on assister à un recentrage social-démocrate de l'UE ?

Les idoles du moment et la statue du Commandeur
Avant les crises des vingt dernières années, entre deux crises, lorsque l'euphorie repart, dans les phases de reprise, les fonds multinationnaux et les marchés financiers font la pluie et le beau temps. Ils prospèrent avant les crises, ils causent les crises, ils refleurissent après les crises (à l'exception de quelques faillites collatérales). La soumission de l'économie à leurs humeurs, à leur inventivité et leur tyrannie, est la cause de l'instabilité, mais ils restent l'objet de toutes les attentions et continuent de mener la danse. Leur volonté est seul le baromètre pris en compte. Après les dévastations et suite aux réparations organisées par les institutions publiques, tous les convaincus par le rapport de force instauré en faveur des investisseurs (des actionnaires et des spéculateurs) oublient rapidement que la fiction redevenue réalité (la croissance prolongée des profits financiers) ne peut perdre durablement son caractère de fiction (les valorisations nominales reposent sur des prix gonflés et des perspectives plus que fragiles). — Cette réalité-fiction doit être rattrapée tôt ou tard par la statue du Commandeur, par le retour à un niveau de réalité un temps perdu de vue mais menaçant les écrans de fumée en vigueur et préparant son heure du Jugement Dernier. N'est-ce pas à un Jugement Dernier à répétition que nous avons affaire depuis qu'un niveau de réalité plus profond s'est mis à s'imposer de plus en plus fréquemment sous la forme de crises en chaînes depuis 2008 et sans doute antérieurement ? (La statue du Commandeur incarne, dans la pièce Don Juan, la figure du père, figure du retour aux réalités auxquelles le dissipé, immoral et égoïste Don Juan avait cru pouvoir échapper).

La formule de la mort

(Ajout du 26 juin 2020)

Entre 2008 et aujourd'hui, les chefs du monde n'ont pu répondre au retour du Commandeur (cette réalité d'un niveau plus fondamental que la fiction qui s'était provisoirement et fallacieusement imposée) que par de laborieux colmatages tels que les règlementations prudentielles du secteur bancaire, suivies de nouvelles fuites en avant avec le quantitative easing, des baisses d'impôts et de coûteuses mesures d'aides aux entreprises. Et voici que..., depuis avril 2020, on assiste, stupéfaits, au pari fou mais inévitable du déversement sans limite d'un continent de liquidité monétaire. Ces facilitations ne suffisant pas, on prépare encore un volet budgétaire avec des plans de relance faramineux. Ces mesures d'urgence sont des mesures de panique chez des dirigeants dont elles mettent tous les présuposées à bas. Ces politiques visent à repousser l'effondrement, elles cherchent à prévenir les réactions de panique et les décompensations d'un ordre supérieur (faillites en chaîne, dépression écononomique inextricable, flambée du chômage, tensions sociale). Ces politiques que les mêmes décideurs auraient jugées délirantes quelques années plus tôt s'accompagnent d'un commentaire :

"Parons au plus pressé, et pour le reste on verra plus tard."

Alors que gouverner c'est prévoir, ne s'agit-il pas là de la formule de la mort pour un collectif de dirigeants porteur d'une relative intelligence mais dépassé par les événements ? Groupe capable de se rectifier collectivement (dans une certaine mesure), capable d'apprendre des crises antérieures (jusqu'à un certain point)..., mais pas encore assez lucide pour se saborder en tant que porteur d'une base doctrinale devenue mortifère. — Le seul moyen pour que le système ne se suicide pas serait que le parti néo-libéral dans son ensemble le fasse, ou du moins que ses têtes les moins figées se reconvertissent à des doctrines moins inadéquates (sans envisager pour l'instant le remplacement des gérants de la veille par une nouvelle génération fondée sur une autre vision...).

Les adeptes du capitalisme pur, principaux dangers pour leur propre système
Le mantra du marché libre-et-non-faussé, en anhihilant les régulations, en esquivant les équilibres consciemment instaurés, en voulant transformer le monde sur le modèle auto-réalisé d'un capitalisme parfait (à l'apogée de la religion néo-libérale certains de ses prophètes ont même parlé de fin de l'histoire)..., cette apothéose du laisser-faire a finalement contribué à distordre et à désaxer irrémédiablement le système qui aurait dû instaurer la preuve terrestre d'un rêve de richesse. Loin d'y avoir réussi, le fanatisme libre et non-faussé a engendré une série d'effondrements et n'a eu d'autres recours que d'appeler au secours son ennemi invétéré, l'Etat interventionniste. — Pour fonder « scientifiquement » la légitimité d'un système, de ses desservants et de ses profiteurs, rien ne vallait une collection de postulats déguisés en théorèmes ou un ramassis d'études sur des cas bien choisis afin de complaire à la démonstration souhaitée. Les théories-gadgets de l'économie théorique ont pu faire illusion pendant un temps.
Homo ludens et le veau d'or
Mais les éclatements de bulles financières ruinent la fiction du marché efficient. Les krachs et autres tempêtes boursières montrent les marchés sous leur vrai visage. La finance-casino génère des prix hors-sol, ceux-ci se découplant peu à peu de tout contenu informationnel autre que la foi qu'on leur accorde. — La formule finance-casino est davantage qu'une simple image polémique. — La galaxie finance-et-marché a vu se développer un nombre incroyable de dispositifs déclinant sous toutes les formes possibles et imaginables la figure du pari. Deux figures contribuent à rendre ces marchés-casinos hyper-instables et à leur faire jouer un rôle déstabilisateur : le  pari et la pyramide-bulle. Le type pyramide est consubstantiellement dynamique et déséquilibré. Les constructions basées sur ce modèle sont de plus en plus périlleuses, chancellantes et trompeuses à mesure qu'elles progressent. Si tous les paris ne forment pas des pyramides, la pyramide contient nécessairement une importante dose de pari. — Quant aux crises de défauts (et n'est-ce pas une nouvelle crise de ce genre que le Covid-19 annonce et précipite en alimentant la perspective cumulative d'une série de décompensations ?)... elles sont l'aboutissement d'un entrelac d'activités à crédit, aboutisant à une montagne de nouveaux crédits ne servant plus qu'à financer des crédits qui n'appartiennent plus depuis longtemps à leurs émetteurs initiaux mais à des créditeurs morcellés face à des débits tellement recomposées qu'on ne sait plus ce qu'ils représentent..., jusqu'au défaut en chaîne. Ce schéma correspond à la crise des subprimes de 2007-2008 mais vaut aussi pour toute situation de risque, d'imminence et d'éclatement de faillites en chaîne au sein d'un réseau inextricable de bilans gonflés et d'expositions à l'insolvabilité des partenaires, clients et débiteurs. — Les prouesses de l'ingéniérie financière, le génie de la fin-tech et des inventeurs de produits boursiers, ne résident-ils pas dans l'élaboration d'une telle finance en chausse-trappe ? — Nous somme là devant un spaghetti bowl, selon la formule en anglais, devant un ensemble admirablement opaque aboutissant à l'exact contraire de la fonction d'information que devaient contenir les prix de marché selon la très savante — et merveilleusement naïve — théorie des machés efficients. Au bout du compte, voilà la réalité explosive d'un univers malade de sa sophistication. Bien loin d'une annulation magique de l'opacité, on aboutit à une cécité proportionnelle au phénomène d'ammoncellement et d'imbrication. Le tout libéral se combine dans un écosystème du sac de nœuds. À la temporaire efficience du prestidigitateur succède l'inefficience massive et conclusive de la panique et du sauve-qui-peut. Cela s'appelle un krach. Ce type de phénomène est un retour douloureux du bon sens après une période d'ivresse plus ou moins longue et à l'issue d'une série de fuites en avant de plus en plus périlleuse.

Stress et ivresse sont les deux mamelles du capitalisme décadent. Dans un tel contexte, même les bilans réguliers selon les normes comptables contiennent un coeficient de tricherie. L'escroquerie et l'hypnose consenties ont pénétré jusqu'aux fondamentaux du système. Tel est le destin fatal de la quête éperdue d'un taux de profit acceptable dans une situation de concurrence acharnée, impitoyable et mondialisée. Dans un tel contexte, même exacts et dûment contrôlés, les bilans sont suspects car ils sont basés sur des paramètres faussés, incertains, où même la monnaie, référence suprême, universelle et en principe objective, est fragilisée dans ses fondements.
La fuite en avant et la logique du système-monde
Question : le capitalisme historique n'a-t-il pas atteint sa phase de fuite-en-avant ? Après son stade impérialiste, le système-monde capitaliste n'est-il pas entrée dans une phase de saturation avancée dont il ne peut se tirer que par des contorsions et des poursuites d'illusions ? Après la colonisation et la néo-colonisation, après l'exportation des capitaux et la guerre des étoiles, en même temps que la colonisation sous-cutanée, intra-organique voire génétique, en parallèle avec la médicalisation de la nature et la commercialisation du médical..., n'assiste-t-on pas, dans l'organisation même des entreprises et du capital, à une apothéose des elixirs magiques et du capital fictif ? Quel est le pouvoir de ces sortilèges ? La succession accélérée des cataclysmes à laquelle nous assistons n'est-elle pas l'indice d'une grande panique dans le labyrinte ? Les inventions disruptives ne se révèlent-elles pas de plus en plus futiles et ne se soldent-elles pas par un auto-sabotage ? Les partisans du capital comme dieu unique semblent croire désormais, semblent avoir admis que ce système ne peut perdurer et croître que dans une succession de crises. Il s'agit chaque fois de conjurer le naufrage présent en créant les conditions pour le naufrage suivant.
Le crépuscule des magiciens
L'objectif des insiders devient purement magique, s'agissant de promouvoir l'expansion indéfinie et virtuellement infinie d'un système qui n'a qu'une envie, celle de s'effondrer, dont la tendance réelle est d'avouer sa fallacie fondamentale dans une implosion cataclysmique. D'autres spécialistes ont trouvé la potion magique qui permettrait de concilier capitalisme et soutenabilité. Ces néo-découvreurs de la quadrature du cercle proposent au système la meilleure voie praticable et lui suggérent une réforme profonde, celle, par exemple, d'un green new deal allié à un effort d'assainisement et de régulation négociée. Ces croyants hérétiques (et peut-être bientôt avant-garde du main-stream) ne prêchent-ils un changement général dont l'effet serait pour ce système amendé de se prolonger sans modifier ses fondements ? Ne font-ils pas preuve de quelque naïveté ? Ces régulationnistes sont-ils pas eux-mêmes, qui avaient prévu les effets fatals du néo-libéralisme, pris au dépourvu devant l'ampleur même du délabrement systémique ? Leurs valeureuses demies-mesures ont-elles encore une place devant un tel chaos ? L'énergie mise à réformer le système (même dans une acception relativement honnête du mot réforme) ne serait-elle pas mieux investie dans (ou articulée avec) la recherche d'une voie historique divergente ?
Les caprices de l'aurore
Le passage suivant envisage une recherche philosophique et stratégique pour un projet humain digne d'une renaissance des Lumières après leur éclipse et la fuite en avant sous les différentes figures de l'adaptabilité. — L'humanité ne devient elle-même que si elle adapte les structures sociales à sa mesure et à ses besoins, que si elle réussit à ramener ses propres outils au statut de simples moyens et à abolir leur usurpation et leur prétention à imposer tous leurs diktats. La récupération de l'humanité par elle-même passe par l'abolition du Capital en tant que dictateur des finalités. Ce produit universel devenu producteur et destinataire de toutes les finalités doit être aboli comme monstre historique si l'humanité veut se retrouver. — Comment associer la production et la maîtrise des finalités ? Comment reconstruire une état de pluralité où tout ne soit plus soumis à un seul fétiche ? Ces enjeux sont encore confidentiels. Certes, le malaise ambiant suscite des sentiments alternatifs et des aspirations nouvelles, mais leur explicitation est encore hésitante, embryonnaire, sujette à des émergences fragiles suivies de refoulements. Il arrive que ces aspirations se traduisent dans des pratiques, mais celles-ci demeurent minoritaires. Dans certains cas, ces projets sont confus et récupérés. Leur émergence politique comme horizon partagé n'est-elle pas la tache du nouveau siècle ?

Se dispenser d'une élaboration théorique et stratégique de sortie du capitalisme entérine la frustation et la passivité. Les concessions, les aménagements, les résistances limitées à l'intérieur de la sphère instituée, tout cela peut signifier complicité avec sa propre oppression et contribuer au prolongement d'un système révoltant et probablement condamné (En 1919, Paul Valéry faisait la remarque suivante : « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles ». Pour le système socio-économique qui nous sature depuis 150 ans environ, sinon pour l'ensemble de la civilisation occidentale, vu l'ammoncellement des contradictions dans lesquelles il se débat, l'échéance pourrait bien être plus proche qu'on ne le croyait). La question existentielle est de cesser de subir en victimes ou d'observer en spectateurs passifs les spasmes dégoûtants d'un monde à l'agonie. L'ère de la liberté est encore perdue dans les brumes et gémissante dans les limbes d'un futur abandonné à lui-même. Si un tel contexte n'est pas secoué, l'avenir humain et les balbutiements d'un mieux se voient limité à

a) des réformes partielles et une recherche d'un nouveau régime au sein d'un régime inchangé,

b) des bribes de présents libres et de productions plus pures dans des alternatives parcellaires,

c) des luttes limitées, parfois désespérées et toujours désordonées,

d) l'espoir informulé d'une perspective systémique que les désastres des régimes post-révolutionnaires du XXe sièce ont révélée dans toute sa difficulté.

Le totalitarisme a plusieurs visages, et la vérité du capitalisme en est un. Mais le refus de la domination totale ne peut durablement évacuer une appréhension prudente mais combative de la totalité. Que nous soyons vaccinés et rendus sceptiques par les déchéances issues des grandes unanimités ne nous dispense pas de rechercher des voies praticables vers de nouvelles promesses.
Essence et renaissance
Pour cela, il peut être utile de revenir sur des voies frayées là où elles se sont historiquement égarées, en tentant de nous prémunir contre de nouveaux égarements. Le passé des luttes, les acquis de CIVILISATION et le capital intellectuel de l'humanité sont des atouts et des phares pour renouer avec la créativité des sociétés sur le plan des MOYENS et des FINALITÉS. Humains et responsables, notre destin nous oblige. La faillite du TOUT nous contraint, vus ce que nous sommes, à recombiner une alternative multiple mais néanmoins TOTALE. L'humanité ne peut échapper à la meilleure part d'elle-même. Cela est inquiétant car cela nous ramène à notre devoir de réinvention.
Non-sustainable bubbles
Mais revenons à nos bulles. Leur décompensation est inévitable quoique l'échéance exacte en soit difficile à prévoir. Les spéculateurs eux-mêmes sont conscients des risques et se placent dans une optique de danger assumé. Hormi les plus jobards ou les plus novices, chacun sait que l'euphorie n'a qu'un temps. La lucidité relative des spéculateurs s'exprime dans des formules consacrées : les arbres ne grimpent pas jusqu'au ciel ou encore sauter du train avant le déraillement... La chute d'une pyramique spéculative provient souvent d'un choc dit extérieur (sanitaire comme dans le covid-19, géopolitique, juridique, politique, ou... économique, dans un contexte économique où les fictions et les réalités s'interpénètrent , où des réalités diverses et parfois apparemment éloignées sont en fait étroitement mêlées). Les dégonflages peuvent également être endogènes, déterminés par les milieux boursiers eux-mêmes..., la logique d'une illusion collective portant en elle sa volatilisation dans un effet de panique en chaîne. L'excès d'optimisme se mue soudain en pessimisme sans borne, en crise de nerfs spectaculaire et évaporation de l'argent misé. La déflagration finale rappelle alors à chacun (en un rappel à l'ordre sous la forme du précipité d'une information enfin retrouvée) que l'affaire était malsaine. — Les affaires malsaines sont la réalité sous-jacente d'un capital-risque qui croît jusqu'à dominer l'ensemble tant les profits d'un capital sérieux seraient décevants.

Stimulation et déstabilisation

(Ajout du 10 juillet 2020)

Bilan de la FED
Bilan de la Réserve fédérale américaine. (Source : https://fred.stlouisfed.org/series/WALCL)

Entre 2008 et juin 2020, la FED est passée d'un bilan de 1 000 000 millions de dollars à 7 000 000 millions de dollars (sept mille milliards de dollars, soit environ un tiers du PIB annuel des Etats-Unis). L'évolution est proportionnellement comparable pour la BCE ou la Bank of England... Il s'agit du résultat de la politique de facilitation monétaire (quantitative easing). — A côté des mesures prises par les banques centrales, il faut encore souligner les volumes d'aides accordées par les états, les collectivités régionales et les diverses agences publiques. Ces aides prennent des formes diverses (facilitations monétaires, allègements de charges, aides à la relance, etc.) mais ells vont toutes dans le même sens : stimulus anti-grippage, anti-faillites, anti-effondrement, avec à la clé le gonflement des dettes et l'aggravation des déséquilibres (plus un certain retour de l'état-providence plébicité par ceux-là mêmes qui avaient passé leur temps à le dénoncer comme hypertrophié et dispendieux).

Cette expansion de la masse monétaire destinée à soutenir l'économie se transforme en réserve géante de liquidité dont une bonne partie se convertit immédiatement dans la bulle boursière. C'est en effet ce gonflement inédit qui permet aux marchés boursiers de se ressaisir si rapidement après le crash de mars 2020.

Indice S&P500 sur un an
Trois mois après le crash de mars 2020, les grands indices boursiers ont rattrapés leurs niveaux antérieurs. (Source : https://www.bloomberg.com/markets/stocks).

Si l'inflation des prix n'a pas lieu (car la demande fait défaut) on assiste bel et bien à celle des actifs financiers. L'indice Nasdaq des valeurs technologiques américaines crève le plafond. Le Shanghaï composite pulvérise les niveaux antérieurs. Quant aux experts de Goldman Sachs, ils estiment que ce rallye boursier ne peut perdurer plus de quelques mois. Rendez-vous à l'automne 2020...

Plus dure sera la rechute

Les banques centrales enrichissent ainsi les spéculateurs (au moins à court terme) et contribuent à l'écosystème des bulles géantes. Loin de contribuer à une vision plus sobre et réaliste, la facilitation monétaire favorise l'orgie et l'intempérance, l'ivresse de l'agent facile, la déconnection des marchés financiers de l'économie réelle, la dépendance d'un drogué à sa drogue, le tourbillon du vertige pour oublier les réalités inquiétantes, le comportement-réflexe de l'animal spéculateur pour se gaver quand il est encore temps.
En cherchant à renflouer l'économie, les grandes agences monétaires rajoutent du combustible au volcan de la spéculation boursière. En dopant le grand malade d'un côté on parachève le dysfonctionnement général.

Surfer sur une bombe, ou les pompiers pyromanes

Le monde entier se trouve assis sur un cataclysme, celui ou le Capital dans son ensemble est devenu capital-risque, capital hautement spéculatif, gigantesque amas surévalué où il est impossible de départager les produits factices et outrageusement gonflées des valeurs plus soutenables.
La prospérité des bourses devient le corollaire de la fragilisation du Capital.

Plus ça s'améliore plus ça empire

Telle est la logique des politiques d'urgence qui cherchent désespérément à conjurer l'inévitable mise à plat de tout le système. Le recours à l'Etat sauveur par le néo-libéralisme acculé s'accompagne d'un détournement des remèdes monétaires. La potion se transforme en poison.

La puissance publique prise au piège

Les Etats et leurs agences nationales ou supra-nationales (FED..., BoE..., BCE..., FMI..., UE...) sont les jouets du virus financier qui a pénétré toutes les dimensions du logiciel institutionnel et politique. Les gouvernements en place (et les gouverneurs des grandes agences) ne peuvent s'opposer aux marchés qui sont leur alpha et leur oméga, pour ne pas dire le Maître dont ils sont les esclaves, l'Astre dont ils sont les satellites... Les dirigeants sont sous tutelle. Depuis longtemps, ils n'ont qu'une obsession : se concilier les faveurs des marchés de capitaux. Prendre la mesure du problème reviendrait pour eux à rompre radicalement avec leurs doctrines antérieures, à sortir de leur propre idéologie, celle du marché libre des capitaux et des marchandises. Jusqu'à présent, toutes les mises en demeure des puissances publiques vis à vis du laisser-faire financier et commercial n'ont été que des demi-mesures (mesures prudentielles imposées aux banques), souvent contradictoires avec d'autres logiques poursuivies en même temps (accords de libre-échanges — TAFTA, CETA, etc. — vus comme nec plus ultra, idéal et panacée). — Le libéralisme économique se retrouve désormais sans doctrine, il fait du bricolage à grande échelle, il court après les événements, il est désemparé au milieu du dérèglement économique et écologique qu'il a contribué à produire.

En résumé :

L'argent gratuit créé par les banques centrales est capté par les fonds d'investissement et renforce les mécanismes de déstabilisation. Le capitalisme fou absorbe la totalité du capitalisme et devient un obstacle à la pérennité de ce mode de production. Celui-ci porte en ses flancs une bombe. Chaque tentative pour la désamorcer sans extirper le mal à la racine ne fait que renforcer son potentiel d'auto-destruction. — Le quantitative easing est la nitroglycérine du lendemain.

Les pseudo-concepts de l'économie science-séparée
Nous avons repris les termes indigènes utilisés par les adeptes de la religion financière. Chocs extérieurs versus logique endogène. Or, dans un monde intégré, dans un univers saturé, le systémique prévaut et plus rien n'est extérieur. Le subterfuge économique consiste à isoler l'économie du reste. Mais dans une économie totale, totalisante et dans un certain sens (ou dans un sens certain) totalitaire, il n'y a plus de reste. Telle est d'ailleurs l'origine du préfixe éco, qu'on retrouve dans cosmos. — Les épidémies humaines récentes tout comme les épizooties new look (vache folle) ainsi que bon nombre de catastrophes jamais vues et autres pollutions imprévues sont le fait de nouveaux déséquilibres. A la clé de ces horreurs digne du Grand-Guignol : un mode de pensée qui peut être aussi bien vu comme une abdication de la pensée. Ce nouveau spectacle du monde s'inscrit dans l'intrusion massive d'un mode de production qui bouleverse tout et ne respecte rien. Les pandémies sont à la fois des produits de l'économie et des objets économiques dans un système ou désormais rien ne se perd mais tout se transforme en marchandise. La marchandise et l'argent absorbent la connaisance qu'on a du monde et nous la restituent selon leur propre point de vue. Une pandémie n'est plus vue comme un malheur humain mais comme un obstacle économique, en attendant que les plus malins la transforment en opportunité créative pour gagner des parts de marché, supplanter les concurrents, et remplacer les secteurs obsolètes par de nouveaux secteurs mieux adaptés et plus porteurs (les analystes financiers guettant ces mutations comme autant d'occasions de nouveaux investissements). Par ailleurs, il n'y a d'économie que politique. Isoler les fonctions internes de... et les fonctions externes à... l'économie n'a jamais eu de sens. Mais un tel distingo en a encore moins dans un monde où le capital (par essence conquérant et totalisant) a fait du monde son tout. La finance folle n'est pas une excroissance délirante d'une économie innocente mais sa vérité, son produit et désormais son principe à la fois producteur et destructeur le plus profond. Quand la richesse fictive (les bulles et les crédits non-traçables) ne font qu'un avec l'économie réelle, quand la santé est un marché, quand l'écosystème est une matière première ou un consommable encombrant, quand le biologique est le terrain de profit des biotechs, quand la sexualité et l'a-sexualité sont promues en marchés prometteurs, quand la procréation est un nouveau champ technologique et les nouvelles technologies exclusivement réduites à des facteurs de production ou à des marchandises, quand les techniques du bien-être deviennent un asservissement potentiellement infini, quand l'esprit n'est plus qu'un facteur de production ou un débouché à coloniser, quand même l'écologie devient un adjuvant comme nouvelle source de profits, quelle légitimité y a-t-il à distinguer externalités et facteurs endogènes ?
Écologie intellectuelle
Si on veut comprendre et surmonter une crise en ne voulant pas simplement préparer la suivante..., si on ne se résout pas à assister, dans l'intermède, à une accumulation de souffrances et de destructions simplement vues comme de regrettables externalités, peut-on alors se dispenser d'une déconstruction conceptuelle ? Parmi les matériaux de la jungle préfabriquée se trouve un édifice de pseudo-concepts. Ceux-ci ne sont-ils pas des déchets intellectuels non-recyclables qu'il convient de neutraliser ?
Écologie sensible
L'intellect et la sensibilité font partie du même écosystème. Les sophismes du néo-libéralisme (plus si néo que cela) sont à la fois une offense pour la sensibilité la plus simple et pour l'esprit critique le plus instinctif. Dans l'intelligence étroite des cours de management et dans les traités d'économie théorique, là se trouve le véritable obscurantisme. Le management nie la souffrance et l'aliénation des employés et par là-même les approfondit, il rend le malaise d'autant plus profond qu'il l'enfouit et le refoule sous l'idéal de performance. Plus le management parle de bonheur au travail plus il ment et contribue à une dissociation des personnes salariées. La théorie économique, dans ce qu'elle a d'artificiel ou, à la rigueur de simplement compatible avec les normes étroites d'une époque, exclut de ses préoccupations les branches irréductibles de la réalité sociale et historique qui contesteraient sa prétention à dire le pur et l'éternel. La quintescence des lois qu'elle prétend formaliser se voit balayée à chaque tournant historique et à chaque crise profonde. Comme il fut un temps où le capitalisme semblait avoir trouvé un relatif équilibre, en tout cas une stabilisation à l'échelle des métropoles (sinon des périphéries où la tourmente faisait rage), ces théories d'idéalisation ont pu prospérer en profitant d'un rapport de force favorable à la conservation et à l'optimisation. Ce faisant, les théoriciens de l'économie formelle confondent le descriptif dont ils n'intègrent qu'une image simpliste et appauvrie avec le prescriptif auquel leurs conclusions ne manquent pas d'apporter des arguments. Ces sophismes gestionnaires sont indirectement des forces cataclysmiques, des vecteurs catastrophiques. Leur vision statique ou linéairement dynamique contribuent paradoxalement au chaos d'un système bourré de contradictions. — La culture économique hégémonique procède d'une hégémonie du capital. Les producteurs intellectuels sont inscrits dans des institutions où la part de la spéculation intellectuelle et celle de la gestion et de l'expertise intrumentale s'interpénètrent dans une confusion des genres à faire rougir le premier étudiant un peu scrupuleux. Mais précisément, ces écoles et départements sont des temples où on apprend d'abord à écarter certains scrupules. L'intérêt de carrière et la myopie focalisée sur des problèmes aussi étroits que surchargés de subtilités algébriques sont des anesthésiques puissants pour endormir certaines exigences. La vérité des chiffres éloigne souvent de celle, moins chic, des profusions humaines, des conduites réelles, des souffrances et des plaisirs de l'humanité réelle. Homo œconomicus est un zombie commode. — Quant au système économique dans lequel les notions théoriques baignent, d'où elles proviennent et où elle retournent, c'est essentiellement un colosse aveugle. Mu à la fois par une relative intelligence des moyens, par une intelligence des moyens toute relative (pleine de failles), et une parfaite lobotomie des finalités, tel est le grand zombie systémique. Ses techniques sont tellement puissantes dans leur mise en œuvre qu'une erreur technique ou une impasse ou une indifférence coupable de la part des conseils d'administration, des états-majors, des bureaux d'études ou des pourvoyeurs de science sans conscience, a fréquement des conséquences démesurées. De telles forces productives sont tout à la fois immatures et savantes. Quant à leur pouvoir de destruction, il est à la hauteur de leur pouvoir de production. Comprendre un peu plus loin qu'on nous le demande le vice caché à l'intérieur du producteur du grand tout, tel est l'enjeu qu'une crise sanitaire articulée à une crise économique dans un phénomène inédit de désarticulation peut aider à appréhender. —

Qui a besoin d'un argent gazeux qui enrichit ceux et celles qui savent à temps se débararasser des avoirs qui lui était liés et les refilent à des acheteurs moins malins qui se voient ruiner pour les avoir conservés trop longtemps ?
Qui a besoin d'une énergie qui porte en elle des pollutions au long cours et à vaste échelle ?
Quelle mortelle en bonne santé a besoin de faire congeler ses ovocytes à 3000 euros la médecine de confort et de se faire ainsi escroquer par une clinique spécialisée installée en Espagne ?
Qui a besoin d'écologie pour la façade financée dans les paradis fiscaux qui détraque les équilibres économiques et sociaux des territoires où elle s'implante ?
Qui a besoin en Asie de manger des pangolins braconnés en Afrique ?
Qui a beoin en Europe d'un taux de croissance à 3 % quand le problème qui se pose est celui d'un partage équitable ?
Qui a besoin qu'Alsthom absorbe Siemens ou l'inverse ?
Qui a besoin de modèles d'équilibre général calculables (MEGC) pour quantifier les effets d'un accord commercial entre l'Europe et le Canada, alors qu'en plus les spécialistes de telles merveilles avouent qu'ils ne sont pas capables de traiter les effets des accords sur l'emploi et les salaires et qu'il est très difficile de valider rigoureusement si leurs projections sont crédibles ?
Qui a besoin de chercher des minerais sur Mars ?
Qui est assez vulgaire pour envoyer une voiture électrique dans l'espace ?
Qui a besoin d'une appli de traçage contre le coronavirus (instrument de profit, de flicage et gadget proliférateur) ?

C'est dans une imagination critique appliquée à des objets très variés, dont la liaison n'est pas toujours évidente mais qui sont inclus dans une même unité systémique que peut résider une (vraie) (r)évolution de l'intelligence qui ne soit pas un nouveau simulacre. — Libérer l'esprit et appaiser le monde.
L'avenir d'une illusion
Même quand la gravité des crises les eut ruinés (bulle internet, en 2001, crise des crédits subprimes puis des dettes souveraines, entre 2007 et 2012), les doctrines démenties se sont survécues à elles-mêmes. Les stratégies spéculatives ont alors rivalisé d'ingéniosité pour esquiver les nouvelles règles, fuir les contraintes fiscales et résister aux bornes prudentielles... Les régulateurs publics passant leur temps à traquer les produits-miracles sans se donner les moyens de les neutraliser, étant eux-mêmes, pour la plupart d'entre eux, liés à la finance dérégulée et adeptes du jeu concurentiel internationnal 3. Ce faisant, la résistance idéologique autour d'un corps d'idées mis à mal par les faits, le combat pour sauver les dogmes et les normes en vigueur dans les écoles d'économie et autres magazines a fait fureur. Pas de fauve plus combatif que celui qui se sait blessé. L'honneur était bafoué par le contre-exemple imposé par la réalité de la crise (2008), il fallait donc le rétablir par un effort d'autisme de caste, serrer les rangs et ne pas se débander. Faudra-t-il attendre la disparition physique des générations d'intellectuels, de fonctionnaires et de responsables politiques convertis au néo-libéralisme militant (et façonnés par lui) pour voir l'idée succomber avec ses porteurs attitrés ? — « Science » et fanatisme intéressé s'étayent efficacement dans une marche à l'abîme. Même au fond du trou certains sacerdotes déchus continuent à psalmodier leurs versets désuets.
Les retranchements de la coyance
Habillage scientifique, superstition intéressée et « vérité » fonction du rapport du force, tels sont les ingrédients d'une longue hypnose. Hypnose-carburant (les acteurs étant eux-mêmes en état de fascination devant l'argent facile et les artifices divers et variés conçus pour le capter, le pomper, le gonfler) et hypnose-arme de guerre (campagne idéologique permanente, visant à faire prendre les vessies pour des lanternes et à convaincre le bon peuple de la nécessité d'un système à la fois fou et injuste). Ces adjuvants mentaux contribuent à un jeu-combat, à une vaste lutte de classe (vertigineuse par les montants concernés), à une compétition pour les places et de caste dont l'enjeu est l'appropriation des parts du gâteau. Les prix à rafler provenant de la valeur ajoutée mondiale, mi-réelle, mi-fictive. Partie réelle en ce qu'elle a de durablement cumulatif, partie fictive en ce qu'elle a de gazeux, d'éphémère et voué à s'anéantir à chaque éclatement de bulle.
Jugement dernier, conjuration et condamnation
La mutation d'un virus aura peut-être enfin mis à mal l'hydre de la superstition intéressée en précipitant ce qu'on jugeait trente ans plus tôt « scientifiquement » impossible : l'effondrement légèrement anticipé (ou longtemps politiquement retardée) d'un édifice gonflé à l'hélium, le tout accompagné d'une nième plongée aux enfers d'indices boursiers à la sincérité pourtant « scientifiquement » prouvée.
Notes :
0 Un cap de réforme économique est celui des régulationnistes qui proposent de civiliser la jungle financière et de revenir à un capitalisme plus raisonnable (à une culture économique moins débridée et à de meilleures institutions de contrôle). Cette tendance du capitalisme éclairé entend adosser ces réformes à un green new deal. Ce point de vue se présente aujourd'hui comme la planche de salut du capitalisme. Mais en acceptant — ou plutôt en subissant — un tel plan, l'humanité ne tourne-t-elle pas le dos à une issue authentique ? Nos sociétés ont-elles autre chose à gagner à ce projet qu'un ticket supplémentaire pour la prolongation de la désolation ? La prolongation humanisée d'un système de déshumanisation et de dégâts en tout genre est-elle la seule voie envisageable ?
Le green new deal ou tout changer pour que rien ne change
Ce green new deal réduit en général l'écologie à une parodie d'elle-même en la limitant au seul équilibre du CO2 dans l'atmosphère. C'est totalement réducteur et donne un chèque en blanc au capitalisme vert pour massacrer par tout autre moyen l'écosystème, pour faire fi du droit des populations ainsi que de l'intégrité mentale et physique de chacun. La croissance verte ne contredit en rien le pouvoir multi-prédateur des entreprises capitalistes. Le green new deal n'est-ce pas une aubaine pour le capitalisme de mettre en oeuvre la destruction créative (le renouveau inespéré dont il a besoin) ? Le capitalisme vert n'est-ce pas tout changer en surface pour qu'au fond rien ne change ? — Ces questions placent l'enjeu sur la prolongation historique d'un mode de production. Ce mode de production est celui où de moyen l'économie et sa croissance sont devenue finalités inquestionnées, religion officielle. —

Au delà du jugement porté sur ce système, demeure la question de sa capacité à se transformer et à se relancer sous de nouveaux habits. On vante parfois la capacité du capitalisme à se renouveler, et en effet, les grandes constantes de ce mode de production ont pu se maintenir sous de multiples variantes (parfois même, la sphère capitaliste a existé de manière minoritaire au sein d'un cosmos social qui ne reconnaissait pas l'argent comme but unique, qui en condamnait même les excès, comme au moyen-âge, où des formes sophistiquées d'accumulation et d'échange co-existaient avec une religion qui trafiquaient d'autres biens..., ceux que Max Weber, dans sa magistrale contribution au désenchantement du monde, a appelé les biens de salut). Mais aujourd'hui se posent au maître du monde, au dieu unique, à cette abstraction motrice qui a pour nom Capital, de nouveaux défis. Des seuils s'imposent à lui qu'il ne saît comment franchir. Parmi les casse-tête non-résolus : le plafonnement du progrès technique comme facteur de productivité accrue et par là même de hausse des profits.
Au fond, les impasses de la productivité
La puissance démultipliée de l'informatique (la révolution numérique) ne se traduit pas par des gains de productivité comparables aux innovations qui permirent, en leur temps, des bonds consdérables en termes de puissance productive. Parmi ces innovations historiques, citons le moteur thermique, l'électricité, le chemin de fer, la mécanisation de l'industrie, le tracteur, le camion, les containeurs, ou, avant même la traction motorisée, l'amélioration du système des routes ou le creusement des canaux. A de tels acquis démultiplicateurs il convient aussi d'adjoindre la rationalité administrative (statistique, comptabilité, méthodes de gestion, coordination par les organismes publics, Etat patron, Etat maître d'ouvrage, Etat stratège...). Enfin, parmi tous les facteurs de productivité, on ne doit pas oublier de mettre à sa juste place l'accroissement du niveau technique des travailleurs (lui aussi largement permis par l'Etat et le système scolaire). Si internet a eu un effet profond, il ne faut pas oublier que le télégraphe électrique, les câbles sous-marins, le téléphone, existaient déjà cent ans auparavant. Ces inventions ont peut-être été plus révolutionnaires pour la rentabilité et la puissance de production des entreprises que les pages hyperliens (le www) et les contenus multimédias. Hormi certains secteurs, ni internet ni le numérique en général ne semblent avoir permis des bonds de productivité exceptionnels. D'énormes ensembles industriels étaient déjà automatisés dans les années soixante-dix... — Si au XIXesiècle les techniques et la coordination bancaires ont pu seconder l'industrie et les grands travaux en rationnalisant les modes de paiement ou en canalisant le crédit utile afin d'impulser la machine productive et la faire tourner sans temps morts (avec le bémol de quelques aléas plus ou moins cycliques et de quelques faillites retentissantes), les sophistications actuelles (permises par l'interconnexion des ordinateurs) jouent souvent comme un anti-progrès sur le plan économique.
La furie de l'innovation, un anti-progrès
On a assisté peu à peu à la création de monstres parasites, à une économie de flux de bits sillonnant le monde à toute vitesse sans contre partie productive, à des excroissances démesurées, à des dépendances internationales sources de fragilité et d'instabilité. Sans doute a-t-on vu, au passage, les technologies de l'internet faciliter les délocalisations contrôlées à distance, avec la possibilité d'écraser pendant quelques années les coûts de main d'œuvre au bénéfice des exportateurs de capitaux productifs et des importateurs de marchandises manufacturées et autres services offshore. Mais même cet effet majeur de la mondialisation informatisée sur l'économie réelle s'avère aujourd'hui destructurant et intenable. D'autre part, cet effet réel (et en même temps fort problématique en termes de justice sociale et de soutenabilité) s'est vu submergé par une jungle de nouveautés technologiques d'emblée dangereuses pour l'équilibre du système.
Déconnection, substitution, déréalisation
Un tourbillon de mouvements débridés étend son empire, mais la logique de cet univers parallèle se révèle de plus en plus déconnectée de l'économie réelle. Il existe dans le capitalisme et son avatar financiarisé une tendance à produire des effet de déréalisation. La réification ou chosification de l'humain qui va de pair avec l'exploitation de l'homme par l'homme est certainement la forme la plus classique de déréalisation. Un être humain n'est pas une chose. Utiliser les être humains comme des machines est un problème éthique mais aussi un problème de perception. Exploiter des enfants (sport longtemps pratiqué par le patronat européen du siècle avant-dernier et toujours apprécié par les firmes multinationnales aujourd'hui-même, faire trimer des adultes dans des conditions qu'on ne voudrait pas pour son chien c'est assumer à cette occation un effet déréel (une confusion cognitive, un chaos intellectuel et moral). La déréalisation et le capitalisme font donc traditionnellement bon ménage. Mais la financiarisation qui transforme comme jamais le monde en casino et en monopoly permet au capital de faire un nouveau pas dans une logique de déconnection multidimentionnelle (dans la déshumanisation de plus en plus poussée, dans la perte de contact avec le moindre résidu d'authenticité, dans la soumission de tout à un simple indicateur, en une mystique monothéiste vouée à un seul fétiche, le retour sur investissement, sur mon investissement si j'agis en compte propre, sur l'investissement de mes clients ou chefs actionnaires si j'agis comme fondé de pouvoir ou salarié). Ainsi, des rues, des villes, des quartiers ne sont, pour le capitalisme financier et le secteur immobilier mondialisé, en rien différenciables de simples produits financiers qu'on achète sans les connaître et qu'on revend au gré des opportunités... Si toutefois ce rapport d'abstraction propriété-propriétaires ne se solde pas, un beau matin de krach, en ruine économique.
Le capital mis à mal par lui-même
Même si la mise à distance est un corrolaire classique du capitalisme, la finance à haut rendement a porté l'effet déréel à des niveaux inédits. En outre, il existe toujours dans l'économie un niveau plus réel que les pyramides et les montages alambiqués de la finance. On est donc toujours en droit de parler d'économie réelle (bancale, injuste, aberrante, non-soutenable mais réelle).
L'immatériel et son poids écrasant
Et face à cette économie réelle dont il n'est pas absolument coupé mais vis-à-vis de laquelle il a sa propre logique, le capital financier le plus pur permet au capital de réussir cette prouesse ultime : se nier lui-même, se faire dépasser par son propre simulacre, se faire parasiter et désaxer par un sous-produit de lui-même (pour ne pas dire pourrir de l'intérieur, commme le sous-endentent les investisseurs eux-mêmes lorsqu'ils parlent d'actifs pourris, de junk equities et autre junk bonds).
Substitution et accident par durdose
Or, l'activité productive (injuste, largement aberrante, non-soutenable... et pour tout dire indubitablement destructive quoiqu'objectivement productive) apparaît de plus en plus atteinte par cette langueur économique qu'on appelait jadis le marasme des affaires et qu'on a récemment intitulé la stagnation séculaire (mais peut-être ces deux tendances n'ont-elles que peu de rapport, la seconde étant probablement un signe de viellissement systémique beaucoup plus sérieux). Déconnectée de l'économie réelle n'est peut-être pas la bonne façon de qualifier la finance démultipliée (branche d'activité à la fois folle et remarquablement intelligente, créative quoique parfaitement bornée et nocive). En effet, ne peut-on dire que la finance hypertrophiée se présente pour une part comme le substitut d'une économie réelle décevante et pour une autre comme une tentative afin de la doper ?
De comment réveiller le grand malade à comment ressuciter le mort
L'assouplissement monétaire à perte de vue avait pris place avant la pandémie (les économistes pensifs consultaient alors les oracles en se demandant si, après dix ans de politiques monétaires non conventionnelles, un retour à la normale était possible...). Le chômage et l'abstinence planétaires soudain provoqués par la pandémie ont portés la prodigalité monétaire préexistante à un niveau inimaginable... Ce signe de stagnation et d'affaissement des ressorts d'un système (crédit à taux zéro, don d'argent pour réamorcer un système productif apparemment épuisé que ces stimulus ne semblent même plus capables de réveiller)..., cette croissance en berne (selon la formule consacrée) suivie d'une dépression abyssale ne constituent-t-elles pas l'ombre la plus menaçante pour la religion universelle en vigueur ? New deal ou pas, le capitalisme n'est-il pas un colosse dont les ressources s'épuisent ? La croissance qu'il porte en lui comme une nécessité consubstantielle n'est-elle pas en bout de course ? L'exploitation du travail qui fut sa base et son principal nutriment n'a-telle pas consommé et exténué son stock de prodiges ? A l'heure du quantitative easing sans effet et du plafonnement de la productivité, le capitalisme peut-il faire autre chose que se dégrader ? — La stagnation de la productivité n'est-elle pas le noyau dur de la crise ? C'est ce blocage qui semble induire la recherche de bulles, seul moyen de créer substantiellement du profit (même si à court terme et voué à se dégonfler périodiquement en des effondrements à grand spectable). L'épuisement d'une expansion qui fit merveille pendant deux siècles (et essentiellement fondée sur l'exploitation du travail par le capital) est un vrai mystère insoluble et une disgrâce apparemment impossible à transcender dans un contexte où les pseudo-révolutions technologiques et même les véritables s'avèrent sans grand effet productivement parlant.
Et soudain, l'inconnu, la grande vacance
Le capitalisme subit une crise existentielle d'existence qui n'est pas un petit coup de blues ou un simple effet de comportements erratiques ou marginaux. Les errances spéculatives et débridées auxquelles on a assisté (et que de nombreux incurables espèrent voir repartir de plus belle après un bref k.o.) ne sont-elle pas la meilleure issue pour assouvir les besoins de profit, la soif inépuisable d'argent, seuls cahiers des charges conformes à l'essence du capitalisme ? Mais, hélas pour lui, ce type d'issue semble désormais ne pouvoir être que provisoire et désespérée.
Y a-t-il un prophète dans la ville ?
Un doute demeure, tapi dans l'ombre, refoulé, inavouable, qui se précipite désormais de plus en plus fréquemment sous la forme avec laquelle nous sommes en train de nous familiariser, celle de l'effondrement avec répliques. — Une vraie crise semble n'être jamais ponctuelle mais devoir toujours se manifester sous la forme prémisse et plongée aux enfers, en désastre sur un plan s'enchaînant avec catastrophe sur un autre, dans des phénomènes de métamorphose et de réactions en chaîne, effets domino, explosion suivie de déflagration, oiseaux de mauvais augure et pluie de flammes sur Babylone.
Le moment shakespearien
Quoiqu'il en soit, les orchestres feraient bien de s'exercer au requiem. To be or not to be that is the question. — Dans ce contexte où la seule perspective semble être le pourrissement et la longue agonie d'un système (avec chutes dans le chaos éventuellement ponctuées de renflouements provisoires grâce aux prouesses de docteurs Feelgood appelés en urgence au chevet du grand malade)..., vu la difficulté toujours grande de l'humanité à se concerter pour instaurer sa propre maîtrise, à quels cauchemars mous doit-on s'attendre dans les lustres à venir..., quelles abominations rééditées ou inédites doit-on redouter à échéance indéfinie ?
Notes (suite) :
1 Bien que parcourue de mouvements subjectifs à des échelles les plus diverses, bien qu'éclairée de moments d'autonomie ponctuellement vifs voire héroïques, l'humanité et ses grands sous-ensembles stagnent encore à un stade passif en termes de subjectivité. La libre définition des finalités restant d'autant plus hors d'atteinte qu'elle (cette libre définition, cette saisie par de vastes groupes humains de leur propre histoire, cette auto-gestion multiforme) ne s'est pas instaurée en objet de désir...

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3 Exemple emblématique de la police de mêche avec les délinquants : alors que la lutte contre les paradis fiscaux était annoncée par l'Union européenne, le chef d'un de ses organes dirigeants n'était autre qu'un ancien dirigeant de paradis fiscal, l'ancien premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Junker.

4 La longue histoire du capitalisme libéral (est-ce un pléonasme?) s'est accompagnée de formules attrayantes crées par une ribambelle de théoriciens-idéologues. On peut citer : la main invisible, l'efficience des marchés, les anticipations rationnelles... Nous nous proposerons d'en compiler modestement une liste supplémentaire et d'associer ces gadgets pseudo-scientifiques aux révisions critiques (critique de l'économie politique) dont ils furent l'objet (dépendament ou indépendament de la façon dont la réalité les a mis à mal). — Comme les marques de lessives, l'art contemporain et autres produits de grand style, le capitalisme s'est toujours accompagné de gadgets conceptuels. Souvent, ces gadgets avaient une part de vérité. Mais ce sont précisément les tendances qui ont tenté de les imposer à pleine dose qui en ont révélé toute la partialité. Si vous abandonnez un système-monde à la main invisible d'Adam Smith celle-ci se révèlera complètement folle et dyslexique.
which is to be master
Après la ruine de la théorie de l'efficience, un autre lieu commun semble s'être immiscé dans l'idéologie (le mainstream) économique : la crise comme figure de la normalité et pourquoi pas de la santé du système. — À ne pouvoir guérir de la peste on la désigne comme un signe de santé (dans une fuite en avant d'un sophisme à l'autre de plus en plus sophistique et tiré par les cheveux au fur et à mesure que le verdict du réel a remisé le sophisme précédent au magasin des recettes invendables, magasin jadis affublé de l'énergique appellation de poubelle de l'histoire)..., jusqu'à ce qu'une peste un peu plus virulente ou une tempête un peu plus violente que les autres renverse le dernier édifice de croyance et coule plus nettement qu'auparavant la NEF DES FOUS globalisée (contrairement aux discours de sauvetage d'un système failli, la crise de 2020 n'est pas une crise économique déclanchée par des facteurs purement extérieurs à l'économie mais la rencontre planétaire d'une série de dérèglements politiquement déterminés : crise biologique, crise économico-financière, crise des biens communs, crise des services publics, crise de la démocratie, fracture sociale). — Mais, jusqu'à expirer son dernier souffle, le dernier thuriféraire de la machine à faire de l'argent avec de l'argent (et encore mieux, avec de l'argent emprunté) trouvera assez de force pour annoner que tout ne va pas si mal (... au royaume de Danemark, malgré l'avis contraire d'Hamlet qui trouvait à ce royaume une allure un peu pourrie). — Notons incidemment que la lubie idéologique des crises (éclatements de bulles) vues comme parties intégrantes du nouveau jeu (autrement dit l'apparition d'un imaginaire dans lequel le dysfonctionnement devient un corollaire et un comparse, sinon la preuve scientifique, de la normalité) a pu s'immiscer même sous le crâne de certains régulationnistes supposés, ce qui est un comble. Je pense par exemple aux propos d'un Thomas Grjébine sur France Culture dans une émission consacrée au marché immobilier... https://www.franceculture.fr/emissions/les-carnets-de-l-economie/thomas-grjebine-24-faut-il-des-bulles-pour-lutter-contre-la Cet économiste n'a officiellement rien d'un foudre de guerre du marché débridé. Ses propos en disent long sur le caractère malléable et influençable des économistes face aux séductions du laisser-faire économique. Que la constitution de bulles soit admise, même de la part d'experts qu'on aurait attendus plus circonspects, indique que la quête de croissance est devenue désespérée. Pour grapiller quelques points de PIB supplémentaires par décennie faut-il compter sur un système fonctionnant en surchauffe et par à coups, avec effondrements suivis de renflouements périodiques par la puissance publique ? On trouve encore ici la figure du pari risqué, un manque total de perspective et un renoncement résigné à toute maîtrise. — Les économistes de marché sont devenus des bricoleurs complètement dépassés par les événements.

En soubassement de mes divagations à demi-confinées réside le postulat épistémologique suivant :

La lucidité (esprit critique) n'est pas pas uniquement un travail de l'esprit sur lui-même mais surtout la résultante d'un rapport de force.

Dans une large mesure, être dans le faux c'est se soumettre par peur d'enfourcher vaillamment le cheval de la raison. Avoir raison au regard de l'avenir — de l'humanité intérieure et de l'humanité tout court — c'est oser en prendre le risque. — Il s'avère que sous le régime actuel, la raison est une vertu contra-cyclique. Mais ce point de vue d'actualité est presqu'accessoire car l'instinct de vérité et les anticorps contre les charlatans procèdent d'une source plus profonde, celle d'un sens moral chevillée au désir. Ce n'est pas le lieu ici de justifier ce point de vue pour le faire comprendre à ceux qui n'en seraient pas d'emblée convaincus...

Que la logique n'est pas uniquement affaire de logique mais aussi de force et d'énergie c'est aussi ce que pensait Humpty Dumpty qui secouait la naïveté résiduelle d'Alice en lui disant que, face aux mots et aux idées, l'important est de savoir qui est le maître, which is to be master.

(Peyre-en-Aubrac, avril 2020)

(Mots-clés : régulation, dérégulation, efficience des marchés, régulationisme, liberté, passivité, forces aveugles, main invisible, Aglietta, Marx, Shakespeare, Humpty Dumpty, Areski et Fontaine)