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Les trilles d'un petit oiseau de passage m'ont fait mettre la
tête à la fenêtre.
L'usage
des oiseaux
Cherchant des yeux celui qui se manifeste ainsi à mes oreilles, je l'aperçois sur
un point
culminant : une antenne-râteau de télévision. Et par la même occasion,
je découvre en plein
ciel mes premiers martinets de l'année.
Viennent-ils d'arriver ? Etaient-ils là depuis
quelques jours et avaient-ils déjoué mon attention ?
Il est petit,
je le vois mal mais je l'entends bien.
Ses lignes mélodiques sont d'une énergie surpuissante au regard de sa taille. Il déploie
dans une extrême gaillardise un volume musical plus grand que son corps.
Rien n'atténue cette force. Colosse minuscule, ce n'est en rien un inhibé.
L'instrumentiste emplumé, le soliste musclé du plastron s'est-il déplacé ? C'est
légèrement atténué que son chant
me parvient maintenant. Le lieu d'émission s'est éloigné et décalé. Il a quitté le toit
au sud de ma fenêtre. S'est-il osé dans l'arbre
à l'est de mon troisième étage ?
Finalement, il a disparu tout à fait, poursuivant peut-être son voyage (les migrateurs
pratiquent-ils
le vol de nuit, ou se déplacent-ils par étapes entrecoupées de repos nocturnes ?).
La rumeur du ciel appartient désormais aux pépiements stridents et monocordes des martinets - autres transhumants dans leurs nouveaux quartiers d'été, et à cette heure en pleines agapes d'insectes happés. Ces résidents de l'air ne connaissent aucun décalage entre leur essence et leur existence, pas de fracture entre leur nature et leur vie.
Au plus lointain de leur généalogie nulle place pour un mythe de la Chute. Le ciel,
les toits, les anfractuosités propices à la nidification, les machins volants protéinés plus petits qu'eux
qu'ils gobent, voilà leur Eden. Il ne furent jamais repoussés par un Dieu jaloux dans
les complications de la dimension sociale et de l'Etat civil.
Les paraboles et les théories sont nombreuses qui pointent le Divorce au centre des
destinées humaines, et présentent l'histoire comme une fatalité,
aggravation ou résolution d'un
Décentrage fondamental.
Mythe biblique de l'accès transgressif à l'arbre de la Connaissance du Bien et du mal, sanctionné par l'Exil La condition humaine comme Dissociation
dans la
souffrance et le
travail - fallacieux dans sa vision du péché
comme origine des problèmes, sage dans sa façon
d'assimiler à un malheur le reigne du labeur, ce mythe est subversif,
car il place le travail sous le signe du châtiment.
Problématique de l'état de Nature et de la
Civilisation (vue à l'opposé des
idéologies du Progrès), selon Rousseau.
Mythes - ou modèles - de l'Existence à la
poursuite de l'Essence, de l'Etre séparé de sa Réalisation, du reigne de la transcendance
(médiateté) au détriment de l'immanence (immédiateté) ..., problèmes centraux des philosophies
modernes.
Récit par Marcel Duchamp du rendez-vous difficile entre
la Mariée et ses Célibataires -
les interprétations divergent quant à l'issue de ce drame, mais elles ne peuvent que constater la Séparation
comme donnée de base, et la quête de Réunion comme moteur de l'intrigue
(voir lien interne).
Distance entre l'individu
en tant qu'il est et le même en tant qu'il se sait
= en tant qu'il se met
en question = en tant qu'il considère l'état des choses comme n'allant jamais
absolument de soi.
Petites questions incidentes : Quid de l'inhibition de la conscience, équivalant à la dissolution de l'humanité, non de l'espèce mais de tel individu - ou groupe - particulier ?... Par ailleurs, est-il possible, par quelque discipline yogique, par quelque environnement psychotropique, par quelque pharmacopée, de commuter, par intermittence, de la médiateté à l'immédiateté, de faire des séjours avec retour au pays de l'anhumanité, de la suprahumanité ou de l'infrahumanité (le préfixe ne changeant rien sur le fond - à noter qu'une espèce ou qu'un individu capable de ressentir une différence entre ces préfixes a vraiment beaucoup de chemin à faire pour retrouver la paix de cette immédiateté que Sartre appelle « densité d'être infinie ») ?
Au moins deux corps de récits réclament d'être ajoutés à la liste
précédente.
La Geste
platonicienne - l'Ici-bas du devenir, et ses choses fluctuantes et approximatives, face
« L'enfant ne sait que vivre son histoire la connaître appartient à
l'adulte. Mais qui va l'emporter dans cette connaissance, le point de vue de l'adulte ou
celui de l'enfant ? » Henri Wallon
à l'Au-delà immuable des Formes - Essences,
Eidos ; la bisbille
au sein de chaque individu vue sous la métaphore d'un attelage
ailé : cocher manœuvrant tant bien que mal,
cheval fringant, cheval sanguin,
ailes qui ont une fâcheuse tendance à se
détacher en plein vol - et la vie terrestre conçue comme conséquence de la chute de l'engin
en question...
L'Anthropologie freudienne - le Moi (équivalent du
cocher platonicien) cherchant
péniblement à conciler dans une vision d'ensemble
la susceptibilité
morale du Surmoi et les exigences libidinales du Ça.
Récits lumineux qui éclairent notre obscurité, et nous permettent de voir
les oiseaux dans un relief que sans ça ils n'auraient pas.
Les oiseaux - tel le petit
anonyme qui, sans le savoir, me fit signe avant de se barrer là où l'appelait une
...
Grotte Cosquer - Cherchez le pingouin
Je n'aurais pas divagué sur ce registre si je n'avais, ces jours-ci, suivi Rousseau dans
Les Rêveries
du promeneur solitaire.
Avez-vous lu ce livre ? Quoi qu'il en soit il est fait pour être relu, glosé, accueilli
dans un silence aussi solitaire que le fut son auteur dans la fin de sa vie, mais n'interdit pas un usage partagé.
*
C'est dans le Phèdre que Platon illustre sa théorie du devenir par le récit de l'attelage ailé.
*
La Dualité
suscite plusieurs attitudes : renchérir sur son injonction - comme ce fut le cas de Hegel
-, la déplorer et tenter d'en atténuer la rigueur -
comme Freud s'y efforça en distinguant dans les exigences de la civilisation entre
le nécessaire et le superflu.
« Le "paradeisos" est un parc habité par des animaux, dans lequel l'homme vivait lui aussi dans l'état animal et était innocent, ce que précisément l'homme ne doit pas être. » Hegel - La raison dans l'Histoire - Introduction à la Philosophie de l'Histoire« Ainsi sommes-nous très souvent obligés dans un but thérapeutique de lutter contre lui (le Surmoi) et nous efforçons-nous de rabaisser ses prétentions.» Freud - Malaise dans la Civilisation(A la fin de cet ouvrage, l'auteur évoque un élargissement de la psychanalyse afin d'appréhender les pathologies de la civilisation) *
A noter que Hegel et Freud n'ont pas le même objet, leurs propos ne sont pas sur le même
plan.
Hegel pense une scission ordonnatrice, corrolaire de l'idéal des Lumières - conscience, liberté, dignité, dépassement de l'immédiateté. L'essence des oiseaux est immédiateté (immanence, correspondance, coïncidence, en-soi...), l'essence humaine est médiateté (transcendance, non correspondance, dé-correspondance, dérrespondance, pour-soi...). C'est une scission sac de nœuds que Freud appréhende. La scission embrassée par Hegel s'intègre dans l'aventure tragique de l'humain qui va vers la saisie de sa condition. Quant à Freud, il observe une humanité à un certain stade de son évolution. Cette humanité-là constate que l'harmonie absolue est impossible et résoud cette impossibilité de manière immature, sous l'autorité d'un surmoi terroriste, dans l'abdiquation du désir qui se transforme en désir d'autorité, dans la fausse résolution d'une configuration névrotique. La psychanalyse propose une renégociation entre les parties en conflit (le ça = les pulsions, la nature -, le surmoi = les exigences potentiellement abusives de la culture -, le moi = le sujet). L'objectif est un état où le bonheur et le plaisir (pour impossible que soit leur reigne sans partage) aient droit de cité. La scission assumée qui intéresse Hegel et la scission résolue sous forme d'un compromis que Freud souhaite ont en commun d'être sous le signe de la conquête, celle du pouvoir de l'être, de la possession par l'humain de sa condition vécue. Quand à Rousseau, il participe à (il est un initiateur de) ce débat séculaire. *
D'autres matériaux sont à trouver chez Jean-Paul Sartre, avec les concepts
d'en-soi et de
pour-soi..., ou chez Henri Wallon, pédagogue et psychologue,
qui place les enfants sous le signe des oiseaux...
« La caractéristique de la conscience, au contraire, c'est qu'elle est une décompression d'être. Il est impossible en effet de la définir comme coïncidence avec soi. » L'être et le néant, deuxième partie : L'être pour-soi *
En fait, une confusion affecte la première rédaction de cette page (non complètement
réécrite, elle en témoigne encore - quoique n'en sont caduques ni la métaphore des oiseaux ni son point de
départ : la venue
inspiratrice d'un oiseau particulier).
Il s'agit d'une confusion entre a) la distance qui sépare la condition actuelle d'un être et sa condition idéale (ce qui serait vivre dans le bon et selon le bien), et b) la distance cognitive et intellectuelle qu'un être prend avec son existence (quelle que soit la distance entre celle-ci et sa condition idéale - et quoiqu'il existe généralement un lien de cause à effet entre les deux distances - la félicité incitant plutôt à l'adhésion inquestionnée, alors que l'insatisfaction, quand elle ne va pas jusqu'à sidérer, incite plutôt à une distanciation et à un questionnement, à une élaboration intellectuelle, pouvant même, dans certains cas, aboutir à une sorte de dépassement). Seule la seconde distance (le questionnement) distingue radicalement les oiseaux des êtres humains - ou Adam et Eve avant d'Adam et Eve après la pomme de la connaissance du bien et du mal. En effet, comme les hommes, les oiseaux peuvent souffrir, être séparés du bon. (Ils ne peuvent par contre fauter - le mal moral leur est étranger). Cette privation est toutefois un état moins fréquent chez eux. Ne vivent-ils pas plus généralement dans le bon que les êtres humains ? L'éloignement vis à vis de leur condition idéale n'est-elle pas l'exception ? Au contraire, c'est la coïncidence de la condition humaine réelle par rapport à une condition humaine idéale qui est l'exception. A noter que lorsqu'il est question de condition humaine il convient de distinguer ce qui relève de la nature humaine et ce qui dépend de facteurs socio-historiques. Certaines sociétés ou certains groupes sociaux ont davantage connu que d'autres, et certains pourront connaître davantage que d'autres, le bon (le bonheur ou un état apparenté). Quant à la seconde distance (celle du questionnement), les oiseaux ne la vivent jamais, elle les concerne pas. Quand leur mal-être advient, il est total, ni aggravé ni transcendé par une spéculation à laquelle ils n'ont pas accès. Inversement, leur bien-être est sans nuance, il n'est brouillé par aucun miroir réflexif. |
![]() ![]() Dernière modif. 13 07 2010 |