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mai 2008L'usage des oiseaux
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Les trilles d'un petit oiseau de passage m'ont fait mettre la
tête à la fenêtre.
L'usage
des oiseaux
Cherchant des yeux celui qui se manifeste ainsi à mes oreilles, je l'aperçois sur
un point
culminant : une antenne-râteau de télévision. Et par la même occasion,
je découvre en plein
ciel mes premiers martinets de l'année.
Viennent-ils d'arriver ? Etaient-ils là depuis
quelques jours et avaient-ils déjoué mon attention ?
Il est petit,
je le vois mal mais je l'entends bien.

Lascaux , fresque du puits - Cliquer pour vue d'ensemble
Ses lignes mélodiques sont d'une énergie surpuissante au regard de sa taille. Il déploie
dans une extrême gaillardise un volume musical plus grand que son corps. Rien n'atténue
cette force. Colosse minuscule, ce n'est en rien un inhibé.
L'instrumentiste emplumé, le soliste musclé du plastron s'est-il déplacé ? C'est
légèrement atténué que son chant
me parvient maintenant. Le lieu d'émission s'est éloigné et décalé. Il a quitté le toit
au sud de ma fenêtre. S'est-il osé dans l'arbre
à l'est de mon troisième étage ?
Finalement, il a disparu tout à fait, poursuivant peut-être son voyage (les migrateurs
pratiquent-ils
le vol de nuit, ou se déplacent-ils par étapes entrecoupées de repos nocturnes ?).
La rumeur du ciel appartient désormais
aux pépiements stridents et monocordes des martinets - autres
transhumants dans leurs
nouveaux quartiers d'été, et à cette heure en pleines agapes d'insectes happés.
Ces résidents de l'air ne connaissent aucun décalage entre leur
essence et leur existence, pas de fracture entre leur nature et leur vie.
Au plus lointain de leur généalogie nulle place pour un mythe de la Chute. Le ciel,
les toits, les anfractuosités propices à la nidification, les machins volants protéinés plus petits qu'eux
qu'ils gobent, voilà leur Eden. Il ne furent jamais repoussés par un Dieu jaloux dans
les complications de la dimension sociale et de l'Etat civil.
Mythe biblique de l'accès transgressif
à l'arbre de la
Connaissance du Bien et du mal, sanctionné par l'Exil
La condition humaine comme Dissociation
dans la
souffrance et le
travail - fallacieux dans sa vision du péché
comme origine des problèmes, sage dans sa façon
d'assimiler à un malheur le reigne du labeur, ce mythe est subversif,
car il place le travail sous le signe du châtiment.
Problématique de l'état de Nature et de la
Civilisation (vue à l'opposé des
idéologies du Progrès), selon Rousseau.
Mythes - ou modèles - de l'Existence à la
poursuite de l'Essence, de l'Etre séparé de sa Réalisation, du reigne de la transcendance
(médiateté) au détriment de l'immanence (immédiateté) ..., problèmes centraux des philosophies
modernes.
Récit par Marcel Duchamp du rendez-vous difficile entre
la Mariée et ses Célibataires -
les interprétations divergent quant à l'issue de ce drame, mais elles ne peuvent que constater la Séparation
comme donnée de base, et la quête de Réunion comme moteur de l'intrigue
(voir lien interne).
Les paraboles et les théories sont nombreuses qui pointent le Divorce au centre des
destinées humaines, et présentent l'histoire comme une fatalité,
aggravation ou résolution d'un
Décentrage fondamental. Mais véritablement, est-il concevable que l'histoire dépasse
un jour
cette Dualité qui fonde l'humanité - cette distance inévacuable entre l'individu
en tant qu'il est et le même en tant qu'il se sait,
en tant qu'il se met
en question, en tant qu'il considère l'état des choses comme n'allant jamais
absolument de soi - selon un dosage d'intellectualité variable mais à
résidu en principe permanent - ?
Et si
l'histoire ne peut dépasser ou déplacer fondamentalement cette disponibilité
à l'intellectualité
spéculative (disponibilité qui peut tout autant être vue comme une fatalité)
cela ne signifie-t-il pas que, bien que cette donnée ait une origine historique -
et biologique - (l'apparition de l'humanité comme telle), elle
ne pourrait se terminer qu'avec la disparition de l'humanité comme telle,
c'est dire comme espèce douée de
conscience (cogito), dont la
nature est de graviter autour
de cette
conscience ?
Ici pourrait prendre place l'évocation de l'inhibition de
la conscience, équivalant à la dissolution de l'humanité, non plus au niveau de l'espèce
mais chez tel individu particulier...
Par ailleurs, serait-il possible, par quelque
discipline yogique,
par quelque environnement psychotropique
ou par quelque pharmacopée, de commuter par intermittence de la médiateté à l'immédiateté, de faire des séjours
avec retour au pays de l'anhumanité, de la suprahumanité ou de l'infrahumanité
(le préfixe ne changeant rien sur le fond, il dépend tout au plus de la tactique
terminologique choisie - à noter qu'une espèce ou qu'un individu capable de ressentir une
différence sémantique entre ces préfixes a vraiment beaucoup de chemin à franchir pour retrouver
la paix de cette immédiateté que Sartre appelle « densité d'être infinie ») ?
Au moins deux corps de récits réclament d'être ajoutés à la liste
précédente.
La Geste
platonicienne - l'Ici-bas du devenir, et ses choses fluctuantes et approximatives, face
« L'enfant ne sait que vivre son histoire la connaître appartient à
l'adulte. Mais qui va l'emporter dans cette connaissance, le point de vue de l'adulte ou
celui de l'enfant ? » Henri Wallon
à l'Au-delà immuable des Formes - Essences,
Eidos ; la bisbille
au sein de chaque individu vue sous la métaphore d'un attelage
ailé : cocher manœuvrant tant bien que mal,
cheval fringant, cheval sanguin,
ailes qui ont une fâcheuse tendance à se
détacher en plein vol - et la vie terrestre conçue comme conséquence de la chute de l'engin
en question...
L'Anthropologie freudienne - le Moi (équivalent du
cocher platonicien) cherchant
péniblement à conciler dans une vision d'ensemble
la susceptibilité
morale du Surmoi et les exigences libidinales du Ça.
Récits lumineux qui éclairent notre obscurité, et nous permettent de voir
les oiseaux dans un relief que sans ça ils n'auraient pas.
Les oiseaux - tel le petit
anonyme qui, sans le savoir, me fit signe avant de se barrer là où l'appelait une
Grotte Cosquer - Cherchez le pingouin
nécessité indistincte de lui-même -, ils semblent nous inviter à participer d'eux et
nous font prendre "un bon bain d'innocence" (selon les mots que Pierre Mac Orlan prête
à Simone, qui forcément n'était pas un oiseau).
...
Je n'aurais pas divagué sur ce registre si je n'avais, ces jours-ci, suivi Rousseau dans
Les Rêveries
du promeneur solitaire.
Avez-vous lu ce livre ? Quoi qu'il en soit il est fait pour être relu, glosé, accueilli
dans un silence aussi solitaire que le fut son auteur dans la fin de sa vie, mais n'interdit pas un usage partagé.
*
C'est dans le Phèdre que Platon illustre sa théorie du devenir par le récit de l'attelage ailé.
*
La Dualité
suscite plusieurs attitudes : renchérir sur son injonction - comme ce fut le cas de Hegel
-, la déplorer et tenter d'en atténuer la rigueur -
comme Freud s'y efforça en distinguant dans les exigences de la civilisation entre
le nécessaire et le superflu .
« Le "paradeisos" est un parc habité par des animaux, dans lequel l'homme vivait lui aussi dans
l'état animal et était innocent, ce que précisément l'homme ne doit pas
être. »
Hegel - La raison dans l'Histoire -
Introduction à la Philosophie de l'Histoire
« Ainsi sommes-nous très souvent obligés dans un but thérapeutique de lutter contre lui
(le Surmoi) et nous efforçons-nous de rabaisser ses prétentions.»
Freud - Malaise dans la Civilisation (A la fin de cet ouvrage, l'auteur
évoque un élargissement de la
psychanalyse afin d'appréhender les pathologies de la civilisation)
A noter que Hegel et Freud n'ont pas le même objet, leurs propos ne sont pas sur le même
plan.
Hegel pense une scission ordonnatrice, corrolaire
de l'idéal des Lumières - conscience,
liberté, dignité, dépassement de l'immédiateté. L'essence des oiseaux est immédiateté
(immanence,
correspondance, coïncidence, en-soi...),
l'essence humaine est médiateté (transcendance, non correspondance, dé- correspondance,
dérrespondance,
désincidence,
pour-soi...).
C'est une scission sac de nœuds que Freud appréhende.
La scission embrassée par Hegel s'intègre dans l'aventure tragique de l'humain qui va vers
la saisie
de sa condition.
Freud observe une humanité à un certain stade de son évolution. Cette humanité-là
constate que l'harmonie absolue est impossible et résoud cette impossibilité de
manière
immature, sous l'autorité d'un surmoi terroriste, dans l'abdiquation du désir qui se
transforme en désir d'autorité, dans la fausse résolution d'une configuration
névrotique.
La psychanalyse propose une renégociation entre les parties en conflit
(le ça = les pulsions, la nature -, le surmoi = les exigences
potentiellement abusives de la culture -, le moi = le sujet).
L'objectif est un état où le bonheur et le plaisir (pour impossible que soit leur
reigne sans partage)
aient droit de cité.
La scission assumée qui intéresse Hegel et la scission résolue
sous forme d'un compromis que Freud souhaite ont en commun d'être sous le signe de la
conquête, celle du pouvoir
de l'être, de la possession par l'humain de sa condition vécue.
Quand à Rousseau, il participe à (il est un initiateur de) ce débat séculaire.
*
D'autres matériaux sont à trouver chez Jean-Paul Sartre, avec les concepts
d' en-soi et de
pour-soi..., ou chez Henri Wallon, pédagogue et psychologue,
qui place les enfants sous le signe des oiseaux...
« La caractéristique de la conscience, au contraire, c'est qu'elle est une
décompression d'être. Il est impossible en effet de la définir comme coïncidence avec soi. » L'être
et le néant, deuxième partie : L'être pour-soi
*
Aldous Huxley -
La réflexion sur la réflexion,
et sur l'utopie de l'anihilation de la réflexion, ou sur un temps
édénique (pouvant être vu comme désastreux) où la réflexion n'avait pas cours,
me donne soudain envie de mieux connaître ses écrits. Dans Le meilleur des mondes,
l'humanité
(mais mérite-t-elle encore ce nom ?) est divisée en castes. Chacune est parfaitement
adaptée à sa condition. Cette adaptation provient d'une manipulation
systématique des embryons. S'il arrive aux individus
de la caste
la plus intelligente (celle dont le potentiel cérébral est intact) d'avoir des états d'âme (mésaventure impossible aux castes
inférieures dont les facultés sont réduites aux seules fonctions ouvrières et techniciennes
élémentaires),
des lieux de plaisirs et surtout une drogue sont
à leur disposition, et ils sont incités à y recourir sans tarder, afin d'éviter toute
désadéquation et la Chute qui ne manquerait pas de
s'ensuivre dans l'horreur de la réflexion (du cogito,
du doute,
du pour-soi) - réflexion
pouvant se porter
sur des questions telles que le sens de leur vie ou le bien fondé de l'ordre social.
*
Aveu de technicité philosophique
insuffisante : si je capte la position de Hegel et celle
de Freud sur la thématique de la dissociation, j'ai du mal à situer la problématique de l'un -
son univers du discours -
par rapport à celle de l'autre.
Ce qui est dit plus haut à ce sujet est
insatisfaisant, et exigerait sans
doute un long développement et un effort (incluant des lectures) auquel je renonce pour
l'instant.
En fait, une confusion affecte la première rédaction de cette page (non complètement
réécrite, elle en témoigne encore - quoique n'en sont caduques ni la métaphore des oiseaux ni son point de
départ : la venue
inspiratrice d'un oiseau particulier). Il s'agit d'une confusion
entre a) la distance qui sépare la condition actuelle d'un être et sa condition idéale
(ce qui serait vivre dans le bon et selon le bien), et b) la distance cognitive et intellectuelle qu'un être prend avec son existence (quelle que soit la
distance entre celle-ci et sa condition idéale - et quoiqu'il existe généralement
un lien de cause
à effet entre les deux distances - la félicité incitant plutôt à l'adhésion inquestionnée, alors que
l'insatisfaction, quand elle ne va pas jusqu'à sidérer, incite plutôt à
une distanciation et à un questionnement, à une élaboration intellectuelle,
pouvant même, dans certains cas,
aboutir à une sorte de dépassement).
Seule la seconde distance (le questionnement) distingue radicalement les oiseaux des êtres
humains - ou Adam et Eve avant d'Adam et Eve après la pomme de la connaissance du bien et
du mal.
En effet, comme les hommes, les oiseaux peuvent souffrir, être séparés du bon. (Ils ne peuvent par contre fauter - le mal moral leur est
étranger). Cette privation est toutefois un état moins fréquent chez eux. Ne vivent-ils pas plus généralement dans le bon que les
êtres humains ? L'éloignement vis à vis de leur condition idéale n'est-elle pas
l'exception ? Au contraire, c'est la coïncidence de la condition humaine réelle
par rapport à une
condition humaine idéale qui est l'exception. A noter que lorsqu'il est question de condition humaine il convient
de distinguer
ce qui relève de la nature humaine et ce qui dépend de
facteurs socio-historiques. Certaines sociétés ou certains groupes sociaux
ont davantage connu que d'autres, et certains
pourront connaître davantage que d'autres, le bon
(le bonheur ou un état apparenté).
Quant à la seconde distance (celle du questionnement), les oiseaux ne la vivent jamais, elle les concerne pas.
Quand leur mal-être advient, il est total, ni aggravé ni transcendé par une spéculation à laquelle ils n'ont pas
accès.
Inversement,
leur bien-être est sans nuance, il n'est brouillé par aucun miroir réflexif.
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